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lundi 8 mars 2010

Les noces

Je ne sais pas si vous avez déjà assisté à un mariage marocain mais il me semble que ce type de rituel ancestral de quelques heures est le condensé d’une culture et que pour le curieux qui sommeille en vous, c’est une occasion de saisir l’essence d’une société et de certains de ses mécanismes les plus évidents. Les plus sceptiques d’entre vous trouveront ceci un peu réducteur. Je ne suis certes pas Docteur en Anthropologie, mais à mon humble avis je pourrais soutenir une thèse en Tberguigologie avec mention ‘popopopopo’ même que. Lisez donc la suite, vous y trouverez peut-être un peu de vérité.


Eh bien le Maroc c’est comme un mariage marocain. Vous arrivez, vers 21h - 22h pour celles qui aiment se faire désirer. Tout brille, tout est strass et paillettes. On vous accueille à bras ouverts, en vous offrant dattes et lait pasteurisé dès votre arrivée. On vous lance un « Marhbabikoum ! » joyeux. L’accueil est si chaleureux, on se sent comme à la maison… Ballons et banderoles recouvrent les murs joliment décorés, une table de banquet gargantuesque couverte d’une myriade de gâteaux finement confectionnés se dresse en face de vous, histoire de vous faire empiler quelques kilos. Tout est en ordre. Vous passez saluer les mariés, leur sourire crispé, tentant de masquer le stress des derniers mois à arbitrer les demandes de tout le monde jusqu'à la cousine Naïma dont ils n’avaient jusqu’alors jamais entendu parler. Le futur prisonnier porte un costume à rayures sur mesure aux épaulettes parfois légèrement larges, histoire de dire qu’il a de la carure. Et la future mariée sourit sous les spotlights, sous le regard autoritaire de la negafa, qui la surveille comme une matrone/chaperonne. Entre eux des piles de cadeaux : sans doute le même service à cafe en promo chez Marjane ou Carrefour, une couverture polaire à motifs colorés pour apporter de la chaleur à leurs nuits déjà torrides, un ensemble Elle/Lui de sorties de bain (rose pour Elle, bleu pour Lui) et autres machines à cafe et dénoyateurs d’olives. Elle porte des tenues tout droit sorties des 1001 nuits (avec moins de chair apparente) et prend la pose pour les photos à succession. On pose, avec tout le monde. Le flash des photographes, l’attention des invités, on fait attention à ne pas marcher sur sa robe de star et risquer de se foutre la hchouma. C’est Wouiliwood ! You you you you ! ‘Slah ou slam 3la rassoulah. Illa. Illa ja sidna Mohammed. Allah m3a jal3ali ! You you you !!!


On vous sert bien sûr le thé. Ah…ce thé à la menthe mythique que le touriste octagénaire aime à siroter comme un pacha, en regardant sa belle Aïcha à peine pubère l’exciter, dans son riad de Marrakech fraichement acheté avec sa retraite de routier. Oui ce thé et les cornes de gazelle of course ! On vous montre votre siège, plus ou moins proche de la table des mariés. La hiéerarchie sociale et les castes sont claires comme le cristal des verres, chacun connaît les règles et personne n’oserait y déroger. Les intouchables derrière, les fortunées et les vierges et/ou Sainte-Nitouches devant, à se pavaner. Les plus experimentées choisissent, quant à elles les sièges avec la meilleure visibilité et les plus propices au tberguig, avec un angle de 360 degrés si possible parce qu’elles ont des cous sans vertèbres ces nanas. Des hiboux. On s’observe, on se scrute, on s’épie, on s’examine, on fait semblant de ne pas regarder et de ne pas être regardé. Certaines portent un diadème comme César portait la couronne de laurier. Veni, vidi, vivi. Je dois leur tirer mon tarbouch parce que si même j’aime m’apprêter, je n’ai pas leur courage et j’aime bien trop dormir. Des mois de préparation pour les tenues et des heures pour le maquillage et la coiffe sponsorisée par Elnett! Les kaftans ont été confectionnés par leur petit couturier chouchou, vous savez Karim, l’homo de Bab Chihaja. Un petit génie qui leur promet une tenue unique, ‘Makanch bhal hada fil bled kamel, ya zine !’ les rassure t-il. Toutes attendent la sortie du Spécial Kaftan d'Fdm et se ruent chez lui,pour copier ces robes de princesses. Sauf qu’après, elles se retrouvent toutes sapées pareilles, le brush du même côté, le même nombre de mèches au parfum de glace –groseille, miel ou caramel au choix , la même French Manicure, le même vernis aux pieds, le même regard feutré et sac griffé, les mêmes sourires et faux rires ponctués de ‘ Hahahaha, hbiba diali ! Tbarkala 3lik !’ Des clônes. Oui on se sent aimée, on vous demande de vos nouvelles, du travail, de votre vie sentimentale. On est sincèrement désolée parce que vous n’avez encore trouvé babouche à votre pied. Ex-pucelles fraîchement mariées et femmes mûres prennent un air bienveillant et vous lance avec pitié : ‘Mis-ki-na ! El 3okeb 3lik inch’Allah. T’inquiète toi aussi tu vas trouver.’ Ben oui, sauf que vous connaissez leur vie. Votre voisine vous l’avez vue au hammam nue, le corps bardé d’arcs en ciel pas très joyeux, obligée de porter des Ray Ban en pleine nuit pour cacher ses yeux endoloris. Vous avez croisé son mari maintes fois dans des cafés excentrés, entouré de filles en âge de jouer à la poupée. Et puis il y a la merdeuse qui sort à peine de ses Pampers, trois kilomètres de talons aux pieds, une takcheeta rouge passion et qui a bien des lecons à vous donner dans la vie.
- ‘Tu sais la vie de couple, ca m’a transformée, ma chééééérie! J’espère que tu connaîtras ça un jour.. C'est magnifique, je t’assure ! Je me sens belle tout le temps et mon mari me le répète, par texto, téléphone et même des fois sur msn quand il a pas trop d’boulot! On se quitte jamais ! J’a-dore l’attendre à la fin de la journée. Je me fais belle rien que pour lui et je lui prépare des petits plats qu’il aime.’
- ‘Et, tu travailles la journée ?’.
- ‘Non, non il ne veut pas. Il ne veut pas que je me fatigue. Mais je m’occupe, attention! Je suis sur Facebook et je tchate avec mes copines sur msn !’.
Un poisson rouge...Simone, j’espère juste que tu ne lis pas ce récit parce que tu vas te mettre a pleurer..


Le gazouz coule à flot, Mekka Cola pour les plus engagés, Bibsi Koula pour les autres. On apporte la nourriture. Miam miam. Les amis occidentaux à qui on a réservé une table a part se régalent. ‘Ahhhh, j’adore le poulet aux olives. C’est dé-li-cieux !’ Puis le tajine de bœufs aux pruneaux! Ils ont eu le traitement de faveur, mieux que la famille même. Je suis étonnee d’ailleurs qu’on ne leur ait pas alloué une entrée réservée. Et pourquoi pas un bus rien que pour eux et des toilettes aussi non ? Comme ça nous aussi on aura notre Rosa Parks. Peut-être que vous vous dites: 'Elle y va un peu fort quand même, elle est mauvaise langue la Berbeurette.. Nous sommes des gens hospitaliers et nous savons nous occuper des étrangers ! C’est fini le temps des colonies!' Mais oui bien sûr ou comme on dit en English : ‘Talk to my hand...'


Les ventres repus, on attaque le dance floor. Là, c’est un plizir di zyieux. Zdag zdag zdag zdag ! Tout mouvement est calculé, tout pas de danse minutieusement orchestré. Rien n’est laissé au hasard. Les regards, les sourires, les demi-sourires, les quarts de sourire, les huitièmes de sourires : c'est la Coupe du Monde des Sourires. L’ambiance monte, les hommes matent de leur côté, leurs pantalons en feu et les mères surveillent de l’œil leurs filles-à-marier dont quelques pas trahissent les ‘salons’ où elles ont passé certaines nuitées (à réviser). Beyoncé meets Natacha Atlas. L’homme céelibataire guette, sa mère guette et telle une dream team de cabinet d’audit, ils feront un état de rapprochement plus tard et synchroniseront leurs données.


La température se réchauffe. Les brushings se désintègrent , les frisottis avancent telle la gangrène, de la nuque vers le front. Les satanées auréoles de sueur apparaissent aux aisselles, talons d’Achille des porteuses de robes en synthétique. Les fonds de teint et les fragrances s’évaporent pour laisser place à un terrain sans friches, en jachère. PAUSE ET AVERTISSEMENT AUX MESSIEURS! Si vous cherchez à vous marier, c'est à ce moment précis et pas un autre qu'il faut arriver!!! Voici à quoi ressemble vraiment votre femme au lever! Un tableau vrai, sans artifices et pas toujours joli à regarder. Les familles qui étaient jusque là si courtoises et si chaleureuses se laissent emporter par les démons du post Icha et pre Fajr.
- ‘Je pourrais avoir un verre de café svp ?
- ‘C’est trop tard ! Fallait venir plus tôt !’
- ‘Euh…de l’eau alors ?
- ‘Y’en a plus. Allez dans les WC, y’a l’eau du robinet !’


Et pourtant...

Dans la salle vous avez reperé des âmes salvatrices malgré tous ces faux semblants. La Hajja au visage qui témoigne d’une vie à braver les éléments et qui vous embrasse sur le front avant de partir. Le chibani avec sa casquette de baseball NY qui vous offre gentiment de vous raccompagner dans sa R12 miraculeusement en bonne santé. La femme de ménage de la quarantaine, jamais mariée, paria de société, et qui vous offre son assiette de gâteaux parce qu’elle s’est rendue compte qu’on vous a subtilisé la vôtre à votre insu…
Le Maroc, oui, pleins de faux semblants. De faux-amis. D’illusions. De manigances. De coups bas. De protocoles. De complexes. De paradoxes.


Le Maroc, ou la Beauté aime se faire désirer et ne s’offre à vous que si vous la méritez. Elle est là, à chaque coin de rue, à vous guetter, comme tout le monde d’ailleurs. Pas besoin de caméras, Big Khouya sait tout de vous. L’information circule : de la loge du concierge au café, du café au hammam, du hammam au salon de coiffure, du salon de coiffure au magasin de fringues dans la kissaria. Ils sont partout. A vous guetter. Puis les dossiers sont centralisés. On connaît tout de vous, pas besoin de Bill Gates, on la joue old school ici. De votre salaire aux détails de votre cuisine, en passant par votre taille de culotte gainée.


Cette beauté si fragile, vous l’aurez saisi, refuse de se dévoiler si facilement et de se donner a vous tout de suite. Elle sait se préserver, se faire désirer. Mais une fois les noces et la lune de miel passées, elle ne vous quittera plus et vous jurera fidélité...'On ne voit bien qu'avec les yeux du coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux' s'est entendu dire Le Petit Prince. Eh bien, je lui offre ce royaume...

mercredi 17 février 2010

Why oh why?

Je devine très bien ce que vous vous dites dans vos petites têtes un tantinet délurées. Oooooh oui ! Vous vous demandez : ‘Mais comment une créature si merveilleuse et délicieuse a t –elle fait pour passer de Londres au Bled ? ».
What. The. Fuck ?
Serait-ce la mouche tsé-tsé qui aurait viré au nord pour venir la piquer à un endroit stratégique et décidément malmené ces temps-ci ? (Vu les heures que je passe à sommeiller dans mon lit, cette hypothèse est tout à fait probable). Aurait –elle succombé au charme i-rré-sis-ti-beul d’un beau brun ténébreux en week-end à Londres pour regarnir son dressing de chemises et cravates à Saville Row ? Aurait-elle été remarquée par un cabinet de chasseurs de têtes casablancais en tête de nouveaux talents pour le compte de clients internationaux voire interplanétaires ?Si vous voyiez la tête de certains de mes anciens ‘collaborateurs’, je vous assure que la Planète des Singes semble être une triste réalité. ‘Staghfallah’ me murmure Zakaria. ‘Tu cherches li zonmirdes yal 3frita’. Mais franchement pourquoi donc laisser une des villes les plus glamours in ze world pour aller vivre au pays des moustaches et du tberguig?!
La vérité c’est que j’avais envie de Maroc.
As simple as that. Ca m’a pris comme ça, un matin. Une envie viscérale. Comme la fois où j’ai pris ma bicyclette bleue un jeudi soir (je sais ça fait cliché mais j’y peux rien s’il était bleu ce foutu bissclite), sous un ciel pluvieux , à Cambridge, pour aller épier les gens dans leur salon bien rangé. Ou comme la fois où j’ai claqué mes économies pour offrir un appareil photo à cette étudiante talentueuse mais fauchée. Ou comme le soir ou j'ai rayé avec mes clés la Z3 du mec d'une bonne copine, après l'avoir surpris avec une autre femme...hmmm...Zakaria remue la tête d'un coup...(en fait c'était sa soeur; pas à Zakaria bien sûr mais au mec...oops!). Ou la fois où j’ai pris le premier Eurostar de la journée pour prendre le petit déjeûner avec le gars de Canal + chez Angelina à Paris. Ou enfin comme une envie d’éclair au chocolat ou de glace Fish Food Ben & Jerry’s à 3heures du matin, au fin fond du Vercors. Comme ça. Un guts feeling. Un instinct. Une idée fixe. Un moment de folie. Un élan du cœur, voilà. Appelez-le comme vous voulez. Vous voyez ce que je veux dire au moins? Ca vous arrive des fois, non? Parce que si vous ne savez pas ce que je veux dire, c’est que peut-être vous êtes en vie mais qu'en fait vous êtes déjà morts. Non? Et le pire peut-être c’est quand même quand vous ne vous en rendez même pas compte, vous pensez pas?

Au début c’était l’envie de retrouver l’odeur du Maroc. Les mauvaises langues diront : « C’est ça oui, l’odeur du zbel ! ». Vous savez… Cette odeur que vous sentiez dès que vous arriviez dans la 504 break chargée à bloc à Melilla ou à Sebta, juste avant d’affronter la Brigade des Moustaches fil diwana . Ou pour les autres, cette odeur qui vous frappait à la descente de l’avion.
Un jour, quand j’avais 19 ans (oui ça paraît bien loin !), ma mère était rentrée du bled et m’avait ramené dans ses valises un cadeau de la part d'une de mes tantes. Ma tante préférée, celle qui ne recevait aucune demande en mariage -un peu comme moi quoi. C’était un joli foulard avec des teintes roses, turquoises et pourpres. Mon foulard porte –bonheur qui pourrait être pris pour un Missoni et que j’aime porter avec une chemise blanche et un jean. Je me souviens l’avoir pris dans mes mains et avoir été transportée par son odeur. Cher Proust, comment empêcher les larmes de couler ? C’était l’odeur des vacances et de l’insouciance. C’était l’odeur de votre grand père, le visage ridé, vêtu de blanc, sa rreza sur la tête, assis sur son tapis de prière à réciter les 99 noms de Dieu, son chapelet à la main et qui vous donnait son da3wet el kheir (bénédiction) quotidien. C’était l’odeur de moul hanout qui prenait la consigne de Coca et vous donnait comme par magie une bouteille pleine et en vous glissant au passage 2-3 bonbons, histoire de ne avoir pas le monopole de la carie-ologie. C’était l’odeur du maïs grillé et du kefta (viande hâchée)sur le bord des routes nationales et de la harira dans ces grandes marmites où Obélix rêverait de tomber (non non il n’est pas Marocain celui-là selon Hamid même si, à mon humble avis, il a les arguments de poids et la pilosité qui lui donnent droit à la carrrte nassiounale).
C’était aussi bien sûr pour moi l’odeur de l’a3roubiya (la campagne). De ces journées interminables passées à gambader telle la chèvre de Mr Seguin, pieds nus, à jouer aux dakkouk (osselets) avec mes cousines bergères (Gad, si tu lis ce blog, sache que je n’oublierai jamais le tiramisu de mes 25 ans et que si vraiment tu insistes, peut-être que j’accepterais de t’épouser). L’odeur du chwa le soir autour du feu, à l’air libre, sous un ciel étoilé et un tajine aux pommes de terre à vous manger les doigts. Aussi, l'odeur des hayekk de vos voisines qui venaient vous saluer, à la queuleuleu, en vous prenant par les épaules et vous surprenant toujours avec soit un nombre pair soit impair de bises au point de vous douwekh (étourdir).
Il y avait bien sûr cette odeur dont je voulais m’enivrer. Mais peut-être qu’aussi, à un niveau moins conscient, j’avais été tellement traumatisée par les menaces récurrentes de mon père de me renvoyer au bled et d’enlever mon nom du hala lmadaniya (livret de famille)qu’une fois de plus, je bravais son autorité. Comme ces femmes mariées qui, pour empêcher l’infidélité de leur mari, les invitent à prendre une maîtresse en espérant du fond du cœur qu’il n’osera pas le faire. ‘Aiwoua ya baba…Tu veux m’envoyer au bled sans que je le veuille ? Et bien sache que c’est MOI qui choisis d’y aller !’ Jusqu'à aujourd’hui il ne comprend toujours pas ce qui m’a pris. Même si un jour il y a cru à ce retour au pays. Peut-être que je conclus son Iliade, who knows? Maka ifham woualou miskine! Ni mes compatriotes d’ailleurs. « Quoi ? Les gens font tout pour déguerpir d’ici, jusqu'à mourir engloutis par la Méditerranée et toi, tu quittes le pays du kheir moujoud (abondance) pour venir dans ce pays de khatafas (voleurs)? » Je vous entends le dire. Allez-y, dites –le ! Ayez-le courage de vos opinions. Je suis tarée, dingue, folle, hamka , c’est ça ?
Merci pour le compliment. Merci bezef. Choukrane a million. On dit qu’entre la folie et la sagesse il n’y a qu’un pas. Dans mon cas, c’est un pas-seport hmarr (rouge ou âne, selon votre traduction)…

La Ber-Beurette